21/01/2010 14:13

AGRICULTURE : révolution en sous-sol

AGRICULTURE : Révolution en sous-sol

Terres polluées, rendements en baisse, finances en berne ... de plus en plus d'agriculteurs français ont pris conscience de la nécessité à la fois économique et écologique de changer de méthode. Exit le labour, on traite les sols aux médecines douces et on cultive la biodiversité. Enquête: Laurent Carpentier Le Monde 18 AVRIL 2009

 

Verdun. De la cabine du tracteur, l'œil embrasse les collines embrumées de la Meuse. 700 000 personnes sont mortes autrefois dans cette terre meuble et gorgée d'eau, sous une pluie de bombes. Mais aujourd'hui, c'est une autre bataille qui se joue dans les sillons. Une guerre souterraine entre l'homme et la nature. Une hécatombe.

 

Vers, collemboles, mouches, coléoptères, fourmis, chenilles, acariens, scolopendres, toute cette microfaune qui brasse, creuse, aère et fertilise ces sols qui nous nourrissent est - sous les mitraillages intensifs de l'agriculture - en train de disparaître; et, derrière, ce sont les champignons, les bactéries et autres protozoaires qui sont menacés. Pourtant c'est dans leur périlleux équilibre qu'est la clé de ce monde vivant dont on nous vante tant la nécessaire « biodiversité ». Les experts qui sonnent le tocsin ont beau se faire traiter de Cassandre, dans le silence des humus, des calcaires et des glaises, la vie est peut -être bel et bien en train de disparaître.

 

Au volant de son John Deere de 185 Cv, Philippe Fourmet a le regard fixé sur le halo rouge de la lumière arrière. Il a attelé au tracteur un engin spécial, un araire qu'il a construit lui-même. Contrairement à la charrue qui retourne la terre, son araire l'ouvre et la fait glisser sur le côté. Car, depuis 1988, cette terre malade, Philippe a décidé de l'écouter et d'en prendre soin, tournant le dos à l'agriculture conventionnelle. « Il ne faut pas s'approcher pour voir, il faut se reculer, dit-il. Regardez, en ce moment nous sommes envahis par les coccinelles. Pourquoi? Parce que nous les avons importées pour lutter contre les pucerons ... N'aurions-nous pas dû nous demander plutôt pourquoi nous avions des pucerons? Dans la nature tout a un sens: une invasion de chardons raconte un problème de structure du sol en profondeur; le chiendent, une question de structure de surface; et la camomille, un problème de calcium ... Avant, le monde paysan était inculte mais de bon sens, aujourd'hui, nous sommes tout sauf incultes, mais nous avons perdu le sens. »

 

Les "cinq âges du paysan":

 

Aujourd'hui, Philippe Fourmet n'utilise plus d'engrais chimiques et de pesticides, il a baissé ses rendements et transformé sa pratique agricole. Un utopiste parisien venu se mettre au vert? Oubliez les clichés: Philippe Fourmet cultive - avec un salarié - 380 hectares de blé, d'avoine et de seigle. « Né avec de la terre collée aux bottes», il est maire sans étiquette de son village, Récicourt. Quand son grand-père - « de la classe 15» -labourait ici autrefois 30 ares par jour avec son cheval, il débite aujourd'hui dans le même temps ses 30 hectares au tracteur. Philippe Fourmet n'est pas un passéiste ou un « Khmer » vert. Mais il est inquiet quand il repense à ce drôle de lichen qu'il a vu apparaître récemment dans la cour de sa ferme, inquiet quand il entend certains experts dire que les sols des terroirs français sont parfois aujourd'hui plus pauvres que ceux du Sahara; en colère quand il pense que tout ça est la faute d'un système qui a enfermé l'agriculture dans une fuite en avant.

 

Et s'il reste un jour encore une ferme à Récicourt, il racontera à ses enfants la triste histoire des « cinq âges du paysan» qu'il décrit si bien quand la nuit vient, au coin du feu. Jusqu'en 1850, le paysan c'était « l'homme du pays » - pas celui qui fait le paysage, non, celui qui en naît. Et puis vint le baron Justus von Liebig, un chimiste allemand qui, au milieu du XIX' siècle, mit en lumière l'importance de l'azote dans la croissance des plantes et inventa le premier engrais azoté. Le paysan devint « agronome ». Il apprit à modifier la terre, à l' enrichir. Un siècle plus tard, vers 1950, le paysan devint un « exploitant agricole ». La question du capital allait être désormais centrale dans ses préoccupations, au point d'en devenirun « exploité agricole », quatrième âge de son évolution. Le paysan est ainsi pris aujourd'hui dans un système qui le dépasse, ficelé par la main invisible des marchés. Et puis un jour, enfin, viendra l'âge du « pestiféré ». « Ça, dit Philippe Fourmet, c'est le jour où la société se retourne vers lui et lui dit: c'est toi qui as commis la faute! Et croyez-moi, là,je nous vois aller tout droit vers des pendaisons massives. Vous trouvez que nous avons une très mauvaise image? Demain ce sera pire. "

 

Le bio disqualifié :

 

Claude et Lydia Bourguignon sont parmi les premiers à avoir donné l'alarme. Ils ne disent pas: « La terre est morte », ils disent: « La terre est à l'agonie ». Chercheurs à l'INRA, ils ont claqué la porte de l'auguste Institut national de la recherche agronomique après 1985. A l'époque, ils travaillent tous deux à Dijon. Elle est à la station de la qualité des aliments de l'homme; lui s'occupe de microbiologie des sols. On parle de plus en plus d'agriculture biologique. Pour étudier la question, à Dijon, tous les départements sont sollicités - agronomie, phytopathologie, qualité des aliments ... - avec la carotte comme champ d'expérimentation. Chaque fois, ils prennent deux parcelles -l'une en agriculture traditionnelle, l'autre en bio - dans différentes conditions de terrain, de température ... Et, affirment Claude et Lydia Bourguignon, le bio en sort gagnant sur les principaux points. Mais bizarrement tous ces résultats ne sont pas jugés assez représentatifs ( « On ne peut pas juger l'agriculture sur une carotte! », explique leur hiérarchie), hormis sur un seul point de l'étude, qui disqualifie le bio : il y a autant de nitrates dans les carottes non traitées que dans les carottes conventionnelles. Normal: ces excédents restent captifs longtemps dans les sols et ne ressortent qu'à l'occasion - d'une sécheresse par exemple. « Là, on s'est dit, cela ne va plus du tout, raconte Lydia Bourguignon. Alors on a franchi le pas, on a acheté du matériel d'occasion et on s'est mis à travailler dans la cave de la maison en faisant breveter notre méthode d'études des sols par l'Anvar ", l'Agence nationale de valorisation de la recherche. Aujourd'hui le LAMS, leur laboratoire privé d'analyses microbiologiques des sols, fait figure d'éclaireur. En vingt ans, 50 000 agriculteurs ont assisté à un stage ou une conférence des Bourguignon. Sur 300 000 exploitations que compte la France, c'est un score qui en dit long sur l'évolution des mentalités.

 

Car, depuis dix ans, est en train de s'opérer une révolution agricole qu'on n'imaginait pas. Voici qu'un peu partout des paysans cessent de labourer leurs sols pour ressemer directement. Certains poussent un peu plus loin le processus en semant entre deux récoltes une plante « intercalaire » qui nettoie le sol et l'enrichit, plutôt que d'augmenter les ratios d'engrais. Certes, sur ces terres appauvries par des décennies de culture intensive, le résultat est parfois décevant. Le paysan téméraire voit apparaître des limaces, et des mauvaises herbes dont il craint la prolifération. Du coup, s'il ne laboure plus, il a encore bien trop souvent recours aux produits chimiques auxquels lui et sa terre se sont accoutumés. Mais le processus est en marche. Le monde paysan a commencé à se poser des questions. Et avec lui, les techniciens et ingénieurs qui le conseillent.

 

« Les chambres d'agriculture ont d'abord essayé de freiner le mouvement mais quand le vent est trop fort, il faut le prendre ... », sourit Daniel Cluzeau, chercheur au CNRS, à Rennes, aux confins de la forêt de Brocéliande. Il y a vingt ans, quand Noël arrivait, il lui était impossible d'imaginer un réveillon qui ne dégénère pas. Lui, le Berrichon, fils, petit-fils, cousin, frère de producteurs de charolais, avait épousé une Bretonne, fille, sœur, cousine de producteurs de lait et de porcs. Et il Y avait toujours, autour de la dinde, un gars qui travaillait à la coopérative, un agriculteur intensif, un autre qui était bio, et même un qui appartenait à l'association Eaux et rivières de Bretagne - qui à l'époque intentait des procès à tout va. Au bout d'une heure, c'était la foire d'empoigne. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas.

 

Daniel Cluzeau a 50 ans, dont 25 dans les vers de terre. Quand il a commencé à s'en occuper, la science venait de comprendre tout ce qu'on devait à ce petit animal répugnant. « Le ver de terre, c'est l'équivalent pour nous du corail en Océanie. Tous deux construisent leur environnement, ce sont des" espèces ingénieurs". En se développant, le corail crée un lagon dans lequel l'eau plus calme et plus chaude permet à tout un écosystème de s'installer. De même le ver de terre en modifiant le sol pour sa propre survie offre des conditions de vie pour la faune de petite taille et pour les microbes. )} Le lombric est ainsi devenu pour les Terriens à la fois le symbole et le symptôme d'un sol qui vit, ou qui revit. « C'est important d'alerter, mais il ne faut pas dramatiser: les sols ne sont pas morts, ils vont même beaucoup mieux qu'il y a dix ans. On le voit en Bretagne où la pollution par les nitrates a sensiblement diminué. On n'a pas encore trouvé de solution contre l'azote, mais on en a trouvé contre l'empoisonnement des eaux par les produits phytosanitaires. En dix ans, on est passé de taux de pesticides de l'ordre de 8 mg à moins de 0,5. .. En fait, peut-être que notre plus gros problème aujourd'hui c'est la disparition des terres au profit d'infrastructures urbaines. Sachant qu'un hectare de bio va produire 40 % de moins qu'un hectare conventionnel et qu'en dix ans on a perdu 3 % de notre surface agricole utile, comment nourrir l'humanité? »

 

Arrêter de labourer :

 

Daniel Cluzeau est pour la paix des campagnes. « Une partie de la révolution c'est le savoir, mais l'autre, la plus importante, c'est l'utilisation de ce savoir. Nous avons d'abord un travail de pédagogie à mener, or la meilleure pédagogie ce n'est pas de dire à la personne qui est en face de vous "Vous avez tout faux", mais de l'amener à analyser son problème et de voir avec elle quelle solution elle peut accepter. C'est aux paysans de résoudre leur équation. Jusqu'ici, ils avaient une assistance tous risques et, là, ils mettent le doigt dans la complexité d'un écosystème qui peut les amener à un sentiment d'échec. Souvent ils se contentent de changer un boulon et voudraient que ça marche. Notre rôle à nous, chercheurs, est de leur faire comprendre l'ensemble du mécanisme et de faire évoluer celui-ci. Car la vérité c'est que l'on tâtonne encore. »

 

« On ne fait jamais qu'avec ce que l'on sait, philosophe Jean-François Sarreau. Et puis le fonctionnement naturel est d'ordre réactif: on subit et on répare. » L'agriculteur de Landeleau, au cœur du Finistère - 300 hectares de céréales et 60 000 poules pondeuses - a rompu avec la course en avant dans la puissance mécanique et chimique que son père avait subie. « J'ai connu un tracteur de 65 chevaux, puis de 75 puis de 100 avec des charrues quatre corps réversibles de plus en plus perfectionnées ... et puis un tracteur à chenilles : parce que les sols se tassaient, se dégradaient, il fallait toujours plus de force. La puissance appelle la puissance.» La démarche qui va amener Jean-François Sarreau à sa propre révolution agricole n'est pas écologique. Elle est financière. Il décide de couper dans ses coûts plutôt que de continuer de courir après les rendements : « J'ai donc adopté des techniques de travail du sol de plus en plus superficielles, raconte-t-il. En 1990, je consommais 150 litres de gazole par hectare. Aujourd'hui je n'en consomme plus que 35 ! "

 

Tout commence par l'achat en 1991 d'une fraise rotative qui sectionne verticalement la terre pour semer directement sans labourer. « A l'époque dans le Finistère les "techniques culturales simplifiées" représentaient 3 000 hectares, pour 30 agriculteurs. Aujourd'hui nous sommes passés à 17 000 hectares représentant 150 exploitations ...» Dix ans plus tard, il est invité au Brésil, pays en pointe sur la question du non-labour.

 

« C'est là, avoue-t-il, que véritablement j'ai relié la dégradation des sols et les rendements, la question environnementale et la nécessité économique. Ce que nous, à Landeleau, avions abordé d'un point de vue comptable, ils l'avaient, eux, abordé d'un point de vue écologique, vu l'état de leurs sols ... » Depuis cette année-là, en 2000, Jean-François Sarreau est passé au « semis direct sous couvert». Traduction: non seulement il ne laboure pas, mais il plante des fourrages intercalaires aux propriétés phytosanitaires qui vont éviter l'invasion des mauvaises herbes, aider à préparer et à nourrir le sol dans lequel il va semer sa céréale.

 

Ainsi dans ce champ, le 15 août dernier, il a fauché son blé, puis implanté une moutarde. Le 15 octobre, il y a semé en lieu et place une avoine d'hiver et, fin février, du maïs. Reste le fait que la France est encore pauvre en plantes intercalaires _ pois, vesces, radis fourragers, avoines, sorghos, moutarde ... Au Brésil, ils en ont 140 espèces qu'ils font varier en fonction du sol, de l'hydrométrie, de l'exposition. Pourquoi ce retard? « Ce que je constate, réplique Jean-François Sarreau, c'est que nous avons vaincu l'érosion et que la biodiversité se réinstalle: on revoit des oiseaux qu'on avait perdus, les faisans, les alouettes ou les bécasses, qui sont un très bon indicateur d'une population de vers de terre. Et même des carabes, ces insectes qui consomment les œufs des limaces, nos ennemies. »

 

Sur le principe de l'homéopathie :

 

Dans la Meuse, Philippe Fourmet observe la « corbetière » - une nuée tournoyante de corbeaux noirs -, qui s'est installée sur les grands arbres surplombant le village. Il a rangé son tracteur sous le hangar près du tas de grains. Dans l'ancienne écurie, deux tonneaux. C'est là qu'il « dynamise » les produits qu'il utilise comme épandage sur ses champs. Ainsi de la « Maria Thun » - du nom de la chercheuse suisse qui l'a mise au point -, un mélange de bouse de vache « qui contient tout ce qu'il faut pour la fertilité », de basalte micronisé « pour l'activité microbienne » et de coquille d' œuf réduite en poudre, « un calcaire de deuxième génération qui a une grande capacité à bloquer le césium ». 240 grammes de Maria Thun suffisent à enrichir 1 hectare de terre. La mixture est ainsi versée dans les tonneaux équipés de deux tiges en bois qui tournent sur elles-mêmes comme un robot de cuisine géant. « C'est le principe de l'homéopathie », explique le paysan. En agriculture, on appelle cela la « biodynamie ».

 

Depuis qu'en 1924, en Allemagne, Rudolf Steiner (l'inventeur des écoles du même nom) inventa le concept, les gens qui s'en réclament sont tour à tour traités de sorciers, d'illuminés ou de génies. Travail avec la lune, selon un calendrier qui différencie jours à fleurs et jours à feuilles. Travail avec les rythmes, mâtiné d'ésotérisme et de spiritualité. Travail sur l'infiniment petit, sur des tisanes et des préparations laissées à décomposer dans des cornes de vache ... Heureusement que la Romanée-Conti - le célèbre vignoble de Bourgogne dont les bouteilles se négocient à 1 800 euros l'unité - est passée en biodynamie. Sinon ses adeptes seraient déjà classés « secte ».

 

Antoine Lepetit est polytechnicien. Et amateur de bons vins. Un jour il a plaqué son travail de consultant en organisation d'entreprise pour devenir ouvrier viticole et apprendre le métier. Il a travaillé en Argentine (<< On mettait des antibiotiques dans le vin. De l'anti-moisissure, comme dans le gruyère. Je ne voulais pas travailler là-dedans») avant de découvrir la biodynamie. « La terre est une science de l'observation, explique-t-il. Prenez le mildiou, s'il se développe c'est qu'il y a un déséquilibre en amont. Un excès d'humidité et de chaleur. Or la prêle est une plante très sèche qui pousse sur des terres humides. C'est sa faculté et il faut l'utiliser. Résultat : 300 litres de décoction de prêle pour couvrir les 24 hectares du domaine Leflaive qui sur les coteaux de PulignyMontrachet produit un vin blanc extrêmement recherché.

 

« L'explication scientifique de la biodynamie, on ne l'a pas, explique Claude Bourguignon. On se borne à observer de meilleurs résultats. Pour moi c'est d'abord dû au fait que les gars sont plus attentifs à leurs sols, aux saisons, à la météo, ils ne s'en remettent pas au technicien ou aux médicaments. Et c'est comme l'homéopathie: nous recommandons son utilisation mais, en cas de septicémie, vive les antibiotiques! Cette année par exemple, il a plu dramatiquement. Dans le Bordelais, le vigneron bio, si il est vraiment resté totalement bio, il ne faut pas se leurrer, il n'a pas récolté. Il n'empêche que si on faisait appel aux produits phytosanitaires uniquement les années difficiles, la terre se porterait mieux. »

 

Au lieu-dit Les Brelances, sur les coteaux de Puligny-Montrachet, le découpage des terres a laissé dix rangs de vignes conventionnelles entre les terres « biodynamiques » d'Anne-Claude Leflaive. Dix rangs marqués par le mildiou, quand ses ceps traités par la magie des décoctions donnaient des feuilles vertes et saines. Une silencieuse victoire pour celle qu'on avait prise pour une folle lorsqu'elle avait viré sa cuti, craignant à mots à peine couverts que la maladie ne gagne les champs voisins. Aujourd'hui, au domaine Leflaive, on a même commencé à utiliser un cheval pour tracter le matériel. Parce qu'il compacte moins le sol que ne le fait un tracteur. .. « Quant au vin, assure Antoine Lepetit, il continue de gagner en énergie et en précision. Il a - comment dire? - quelque chose de spirituel.»

 

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